Dans un sondage récent, le Français moyen indiquait que, si, lui, était personnellement bon en économie, ses compatriotes, en revanche, étaient majoritairement mauvais. Ainsi, la majorité des français approuvera l’instauration d’un enseignement obligatoire, mais chacun d’entre eux aura son idée sur ce qu’auraient dû apprendre ses ignares compatriotes… J’ai moi-même mon opinion.
Généraliser ce qui est jugé mauvais

Les rapports sur l’enseignement des sciences économiques au lycée se sont suivis pour globalement dire, avec les nuances qui s’imposent à la sphère publique, la même chose: il y a un problème sérieux. Citons les deux plus connus, le Rapport Malinvaud et le Rapport Guesnerie, dirigés par deux universitaires reconnus. Leurs idées fortes sont les suivantes :
- L’enseignement rejette l’aspect scientifique du premier S de SES, au profit d’un survol beaucoup trop encyclopédique de la pensée sociale depuis grosso modo Adam Smith (1776) ;
- Il ne fournit aucun des outils analytiques des sciences économiques, et ne permet donc en aucun cas aux élèves de se livrer à leur propre analyse critique, du moins pas de manière pertinente. Ce dernier point donne un désavantage aux ES face aux S dans le supérieur, car ces outils sont mathématiques.
- Il met en exergue les points de divergence théorique, en ignorant pour l’essentiel les points de convergence, pourtant largement plus nombreux. Afin de réaliser cette confrontation, l’enseignement n’hésite pas à mettre sur un pied d’égalité des théories que plus d’un siècle sépare (Keynes contre les Classiques : 1936 vs 1776). En conséquence, la plupart des élèves de ES pensent que l’économie est un recueil d’opinions égales et contradictoires où chacun choisira sa voix selon ses sentiments, et que, dans un esprit de tolérance, chercher à hiérarchiser ces opinions est aussi vain que de discuter des goûts et les couleurs.
- L’enseignement est soumis à un biais apitoyant : chômage, exclusion, délocalisation, inégalités… sont les thèmes forts des SES.
Commencer par l’histoire, les mathématiques et la philosophie
Politiquement, l’inscription de l’économie dans le socle commun du baccalauréat est un symbole de modernité, qui, nous l’avons dit, fera l’objet du soutien populaire. Pédagogiquement, il y avait pourtant mieux à faire, mais l’effet d’annonce aurait été moindre.
Il y eut en effet mieux valu rapprocher l’enseignement des sciences sociales des mathématiques et de l’histoire, comme le suggérait le Rapport Guesnerie. Des modifications apportables à ces deux matières constituent un potentiel effet de levier considérable sur la culture sociale des bacheliers. J’ajouterai la philosophie aux recommandations du rapport Guesnerie.
En mathématiques, et peut-être plus en ES qu’en S, le cursus consiste à appliquer des recettes sans les comprendre. Vous aurez du mal à trouver un bachelier ES capable de vous expliquer le concept d’une dérivée. Malgré mon 19/20 en maths, je ne l’ai compris qu’en prépa. Il est anormal qu’on fasse disserter des adolescents sur la politique monétaire alors qu’ils ne maîtrisent pas les outils analytiques permettant la résolution du paradoxe de l’eau et du diamant : pourquoi l’eau, infiniment plus utile que le diamant, vaut infiniment moins ? Je rêve d’un élève de ES qui, écoutant Sarkozy affirmer que le réchauffement climatique est une chance pour la croissance, lui répondrait : « Monsieur, dans un problème d’optimisation, comment l’ajout d’une contrainte peut-elle améliorer l’optimum ? » On en est loin… Contre les maths, les ES répondront que l’économie n’est pas une science, et défendront leur goût des schémas et des dissertations. Il est évident qu’on peut inventer une infinité de modèles mathématiques qui n’ont aucune emprise sur le réel. Cela n’enlève rien au fait qu’un raisonnement qui contrarie les mathématiques est fatalement irréaliste, et c’est en cela que l’économie a besoin de maths.
En histoire, on apprend des noms et des dates : « 1515 Marignan ! ». Voilà une chose qu’on sait avec assurance, en ignorant cependant quelle espèce d’importance cela peut avoir. Mais si je vous demande l’espérance de vie à cette époque… ou, plus vache, une estimation des taux de croissance à la Renaissance ? En fait, le peu qu’on croit savoir de l’histoire économique, c’est que la Révolution Industrielle a appauvri les humbles (ce qui est très contestable à court terme, totalement absurde à long terme), que Roosevelt a résolu le problème du chômage (alors que son taux est égal en 1932 et 1938), que tout s’est arrêté en 1973 (la croissance de la fin du siècle n’est pourtant historiquement dépassée que par les Trente Glorieuses)… Avouons-le, l’appel du 18 juin est une poussière de l’histoire face à l’invention de la brouette !
Et enfin la philosophie. Il est anormal, étant données la sentimentalité et la naïveté de l’âge, que des adolescents soient soumis à la problématique de la lutte contre les inégalités du seul point de vue pratique, laissant fortement sous-entendre qu’elle constitue un objectif moral évident. Il est nécessaire, et intellectuellement logique, de commencer par une réflexion relativement exhaustive sur la notion d’inégalité, et ainsi de montrer en quoi les inégalités, non seulement ne doivent pas forcément être combattues, et au contraire peuvent être souhaitables et justes. Faire de l’économie une « science morale », selon le vœu d’Amartya Sen, n’implique pas de cracher sur les traders mais d’étudier Rawls, Locke, Proudhon et Hayek. Tout élève devrait savoir pourquoi, moralement, d’après Friedman, « la seule responsabilité sociale d’une entreprise est de réaliser du profit ». Rappelons que ces questions sont au cœur de notre société, et que chaque citoyen consacre plusieurs mois de travail par an à la solidarité nationale. Il ne semblerait donc pas disproportionné d’y consacrer plusieurs semaines de réflexion morale.
Refondre l’enseignement des SES
Des têtes bien faîtes, plutôt que bien pleines… et a fortiori plutôt que bien pleines de fausses vérités. Un crédo couramment admis qu’on manque souvent d’appliquer. Les lycéens n’ont pas besoin de connaître l’opinion de Robert Solow sur les nouvelles technologies, de savoir ce que prédit le modèle HOS, d’étudier les subtilités du toyotisme… ou encore moins de connaître les catégories statistiques utilisées par l’INSEE.
Construire des courbes d’offre et de demande – ce qui ne requiert pas davantage que des sommes cumulées – et en déduire, par un système à deux équations/deux inconnues, un prix et une quantité d’équilibre, ce n’est pas compliqué. Ce n’est pas pour autant enseigné. C’est bien dommage, un trait horizontal de plus et on constate que le SMIC peut accroître le chômage. Une petite translation de courbe, et on comprend comment l’appât du gain d’un commerçant améliore le sort des consommateurs…
Au lieu de ça, on se lance dans des débats macroéconomiques, qui du fait de leur complexité, ne donnent lieu qu’à des lieux communs et idées creuses, de la part des concepteurs de sujets eux-mêmes.
Prenons l’exemple de l’épreuve qui me fut soumise en 2004 : « Vous expliquerez comment l’investissement est source de croissance économique », ce qui signifie « expliquer comment l’investissement augmente la production ». Analysons rapidement le schéma proposé comme document de cette épreuve.

Première idée qui me vient : « je vais l’apporter à Besancenot, car à en croire les flèches, la hausse des profits provoque une hausse des salaires et pas l’inverse. »
Mais plutôt que de faire de la rhétorique, je vais vous démontrer que les flèches que j’ai numérotées 1 et 2 sont fausses, ce qui fait s’écrouler tout le schéma vu qu’il n’y a alors plus de lien entre « Investissement » et « Demande Globale » (ce qui n’est pas normal non plus).
La flèche 1 est la pire, digne du sophisme de l’emmental. En effet, le plus simple comptable vous dira que ce qui est produit est soit consommé soit investi (Y=C+I), et que donc, une augmentation de I s’accompagne :
- Soit d’une baisse égale de C, auquel cas l’impact direct sur la demande globale est nul.
- Soit d’une hausse de la production Y. Dans ce dernier cas, inutile de rajouter des flèches supplémentaire, l’hypothèse faîte répond au sujet « comment l’investissement augmente la production »…
- (Ou alors, d’une façon ou d’une autre, il faut faire intervenir le déficit budgétaire et/ou commercial, mais là on entre dans un débat bien différent, qui n’est pas abordé dans le schéma.)

Un comptable shadok
La flèche 2 est un peu plus subtile, mais pas tellement. La productivité, c’est le ratio [Production]/[Facteurs utilisés].
- Comme le montre la première flèche partant de la case « Plus d’investissement » vers le haut, l’effet direct d’un investissement, c’est d’accroître les capitaux engagés, donc d’augmenter le dénominateur [Facteurs utilisés] !
- Pour compenser cet effet, il faut faire
- l’hypothèse (souvent fausse d’ailleurs) que l’investissement provoque une hausse plus que proportionnelle de la production. Hypothèse qui, là encore, répond au sujet de l’épreuve !
- l’hypothèse qu’on en a profité pour réduire l’utilisation d’autres facteurs de production, mais je ne vois aucune case du type “licenciement” à l’étape suivante ?
Donc en toute rigueur, ce schéma est une énorme bourde en flèches, un raisonnement qui mis en équations n’aurait jamais été proposé tel quel !
Qu’aurait-il fallu répondre au sujet ? « Vers la fin du paléolithique supérieur, un pêcheur a eu l’idée de renoncer à quelques heures de pêches, réduisant d’autant son butin du jour, pour se fabriquer un harpon. Le lendemain, il a pêché plus de poissons que jamais. Depuis, expliquer que l’investissement favorise la croissance économique, c’est enfoncer une porte ouverte et donc prendre le risque de s’étaler par terre ! »
Publié par saugrenus 



Publié par ariolis
Publié par saugrenus 

Claude Levi-Strauss est décédé vendredi à presque 101 ans, qu’il repose en paix. Une brève revue de presse fait ressortir des expressions telles que « fondateur de l’anthropologie moderne » ou « l’un des plus grands penseurs français de notre époque ». Certains osent évoquer les critiques contre son travail, particulièrement concernant Tristes Tropiques, que nombreux accusaient Lévi-Strauss d’avoir écrit sans une réelle connaissance du problème. Ou alors l’influence qu’il a pu avoir sur Mai 68. Et plusieurs questions me viennent à l’esprit.

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